ART, INTERVIEWS, MÉDIA

JEAN NOËL LAFARGUE, soif d’apprendre et d’enseigner

“Artiste sans oeuvres”, programmeur, écrivain, conférencier, traducteur, professeur, débordant de mots et de partage, Jean Noël Lafargue est un guide, un passioné de l’art média, et il dompte le temps […]
“Artiste sans oeuvres”, programmeur, écrivain, conférencier, traducteur, professeur, débordant de mots et de partage, Jean Noël Lafargue est un guide, un passioné de l’art média, et il dompte le temps avec une volonté sans pareil.

Créations réalisées avec Processing (voir plus d’images: www.processingdrawings.tumblr.com)

Qui êtes-vous et que faites-vous de mieux?
J’ai une formation d’artiste, mais je ne suis pas artiste moi-même, je ne prends même plus le temps de dessiner. Je fais beaucoup de programmation informatique, notamment dans le but de créer des formes plastiques. En revanche j’assiste des artistes, et j’en fabrique, même, puisque je suis professeur en école d’art au Havre et à l’Université en Arts plastiques à Paris 8. J’écris aussi sur divers blogs, occasionnellement dans des revues, et j’ai publié quelques livres.
J’imagine que ce que je fais le mieux, c’est de me disperser.


Oú trouvez-vous la force de faire tant de choses?
Je ne sais pas si je fais tant de choses que ça, j’imagine que je donne l’impression d’être très actif, mais de mon côté je ne sais pas toujours si j’arrive à bien finir tout ce que je commence.
Mais la force, si j’en ai, je la puise dans l’envie de faire des choses, dans l’enthousiasme de la découverte.

Quelle est votre relation au temps.
Mon temps se découpe en quatre grandes sections, je dirais : d’une part, il y a les phases où je suis astreint à des horaires précis, qui correspondent aux moments où j’enseigne ; ensuite, il y a le plus gros de mon temps, passé devant l’ordinateur, où je suis mon inspiration : si j’ai envie d’écrire, j’écris, si j’ai envie d’avancer la programmation d’un site ou d’une œuvre, je le fais, si j’ai envie de répondre à des e-mails, je le fais, etc. Dans ces moments, je me laisse perturber par diverses sollicitations : Twitter, Facebook, les e-mails, les vidéos de chats rigolos, les recherches sérendipitaires sur Wikipédia, etc. ; il y a aussi les périodes d’accélération, celles où j’ai réussi à me mettre vraiment dans ce que je fais, au point de ne plus rien faire d’autre. C’est un état que j’aime beaucoup mais que je ne sais ni m’imposer ni provoquer ; enfin, il y a les trajets. ces moments où je suis dans un train pour aller de chez moi à Paris ou de Paris au Havre, qui sont les moments où je lis des livres, et puis les balades à pied, où je réfléchis et où je regarde ce qui m’entoure. Je n’ai pas de téléphone mobile, et c’est notamment pour préserver ces moments : il serait trop tentant de téléphoner, facebooker, tweetter, etc., plutôt que de profiter de mon état de concentration. J’aime bien aller faire des courses, aussi, à pied, toujours. Bizarrement, je suis presque incapable de me balader sans but, mais le moindre prétexte est bon pour me faire sortir.
Avez-vous du “temps libre”? Qu’en faites-vous?

Je n’ai pas vraiment de temps libre parce que je n’ai pas non plus de temps de corvée, j’ai l’impression de faire exactement ce que j’ai envie de faire, si on enlève quelques tâches telles que le rangement ou la vaisselle, que je n’ai jamais réussi à trouver agréables. Je connais beaucoup de gens qui considèrent les repas comme une corvée, ce qui n’est pas mon cas, c’est au contraire un moment très important en famille. Je ne cuisine quasiment jamais, car mon épouse le fait trop bien (elle aime cuisiner, elle a même un beau blog sur le sujet : http://hyperbate.fr/homebook/), mais ce ne serait pas une corvée non plus, je pense, c’est une belle activité – et quand je m’y colle, ce que je trouve difficile c’est surtout de savoir quoi cuisiner.
Je passe beaucoup de temps à regarder des films, mais c’est toujours avec une arrière-pensée productive : j’en tirerai peut-être un article, une idée,… Donc ce n’est pas vraiment du temps libre, mais j’arrive très bien à éprouver le plaisir du spectateur en même temps que celui de l’analyste, du critique, du chercheur. Je souffre plus avec les livres, car je vois bien que depuis des années la plupart de mes lectures me sont imposées par mes métiers, je lis souvent par obligation plus que par envie. Et ma pile de livres à lire ne cesse de monter. Ma pile de DVDs à visionner aussi, du reste.

Vous semblez avoir trouvé un équilibre entre l’esthétique et la fonctionnalité. Pouvez vous nous expliquer ce qui vous passionne dans le code créatif?

Avant tout, ce que j’aime dans la programmation, c’est le plaisir de préparer une création appelée à fonctionner de manière autonome. J’imagine que pour un passionné de modélisme ferroviaire, voir le train fonctionner n’est pas passionnant, bien que ce soit le but final, tandis que préparer le circuit, l’aménager, doit être la partie la plus plaisante. S’il a jamais existé un ou des dieux créateurs de notre univers, je comprends qu’ils nous laissent seuls sans donner signe de vie : c’est la préparation qui est excitante, pas le résultat.
Mais bien sûr, la programmation permet de produire des formes ou des situations qui surprennent celui qui a écrit le programme, et c’est quelque chose d’agréable aussi, bien que paradoxalement, en tant que programmeur, je n’aime pas trop que le fonctionnement du programme m’échappe, j’aime au contraire avoir tout contrôlé, tout prévu. Mais j’aime aussi que ceux qui vont utiliser les programmes me surprennent, qu’ils en tirent des choses auxquelles je n’aurais pas pensé.

“Une installation avec des lasers dont le rayon est dévié par l’automate ; une imprimante qui réagit au son, sur le principe du sismographe ; une machine qui émet en code morse à l’aide d’un électro-aimant ; un petit robot qui s’énerve lorsque l’on s’approche de lui.” Source: Le dernier blog

Avez-vous des élèves qui se soient spécialisés en code créatif, ou qui maintenant l’utilisent systématiquement dans leur art?

Il a longtemps été difficile d’être un artiste numérique à cent pour cent, car c’est un travail souvent mal compris, difficile a exposer, difficile à conserver. Mais à présent, avec les montages électroniques Arduino, qui permettent de créer des objets intéressants (installations artistiques ou design, par exemple), je vois plus d’anciens étudiants qui se spécialisent véritablement dans les “nouveaux médias”. Mais au delà de la spécialisation, il y a aussi les anciens étudiants qui mettent un peu de code créatif dans leur production, parce qu’ils se sont rendus compte que tel genre d’image était plus intéressante à générer par programmation qu’autrement, ou parce qu’ils ont envie, sur un projet déterminé, de profiter de la puissance de tel ou tel outil : le hasard, les répétitions, l’analyse de signaux ou de données,…

Vous aimez les livres, vous en écrivez, en traduisez. Comment êtes-vous arrivé à écrire sur les fins du monde?

C’est venu d’un projet pédagogique. J’ai organisé un “workshop” (un atelier intensif) sur le thème de la fin du monde avec des étudiants de l’école d’art du Havre. Les étudiants produisaient des photos, des vidéos, du dessin, des éditions, etc. . Pour préparer le travail, j’avais monté un blog documentaire consacré au sujet, lequel a attiré l’attention des éditions Bourin, qui m’ont rencontré pour me proposer de créer un “beau livre” sur la fin du monde, et le résultat est là : deux kilos, des centaines de références passées en revue, depuis les mythes diluviens jusqu’aux fins du monde “rationnelles” (peur des catastrophes écologiques ou de la guerre atomique) en passant par l’Apocalypse religieuse. Je suis assez fier du résultat, qui doit beaucoup à l’engagement et au sérieux de l’éditeur. Puisque le livre est paru peu avant la pseudo “apocalypse maya” du 21 décembre 2012, j’ai passé quelques semaines intenses à écumer les plateaux télévisés pour parler de mon livre, ce qui a été une expérience très intéressante. Cette année, j’ai organisé un atelier sur la mort, avec d’excellents résultats de la part de mes étudiants, mais aucun éditeur ne m’a demandé d’en faire un livre, c’est dommage !

Source: Le dernier blog

Quelle est votre fin du monde préferée.

Je dirais que c’est le Ragnarök, la fin du monde des Scandinaves. Les récits que l’on connaît ont été écrits après la christianisation de la Scandinavie, donc leurs mythes originels se mélangent un peu à l’Apocalypse de Jean ou à la Genèse, mais il y a là dedans des visions extraordinairement puissantes. On sent bien que dans les monothéismes du Moyen-Orient, le ciel était vu comme un plafond plein de lampes, l’imagination des rédacteurs de la Bible ou du Coran ne va pas beaucoup plus loin que ce qui se trouve dans leur champ de vision (y compris avec l’Apocalypse chrétienne et musulmane, qui ne manque pourtant pas d’images fortes), tandis que chez les Vikings, il y a un sens de la démesure qui me semble seul au niveau de l’immensité et de la violence du cosmos. J’ai été assez frappé, notamment, par une image complètement étrange, celle du navire Naglfar, créé au royaume des morts (Helheim) avec les ongles de tous les trépassés. Les anciens nordiques coupaient les ongles des morts avant de les inhumer, pour ralentir la construction de ce navire, car la fin du monde était censé advenir en même temps que son achèvement.

Pour en lire plus sur Jean Noël Lafargue, visitez son blog! (il en a beaucoup plus)

Publications:
Processing: Le code informatique comme outil de création (éd. Pearson, 2011)
Entre la plèbe et l’élite: les ambitions contraires de la bande dessinée (éd. Atelier Perrousseaux, 2012)
Les Fins du monde, de l’antiquité à nos jours (éd. Bourin éditeur, 2012)
L’Homme le plus doué du monde (éd. Franciscopolis, 2013) (Traduction)
Projets créatifs avec Arduino (éd. Pearson, 2014)

Plus de publications ici

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